Qu'est-ce que le projet "PPM"?

Plurilinguisme, Prosodie, Morphologie :

une approche comparative des effets des contacts de langues en Normandie, Centre, Mayotte et Djibouti

Le projet PPM, financé pour deux ans (octobre 2012-octobre 2017) par la région Haute-Normandie au titre du GRR CSN, vise à articuler les recherches et les méthodologies en sociolinguistique et en linguistique dans un domaine qui s’y prête particulièrement bien et en pleine expansion à l’heure actuelle, celui des contacts de langues (CDL). Ce projet réunit ainsi des sociolinguistes et linguistes du laboratoire DySoLa de l’Université de Rouen et des collègues extérieurs venant de différentes universités et institutions de Normandie, de la région Centre, de Djibouti et de Mayotte.

Objectifs scientifiques du projet 

Nous nous proposons dans ce projet d’étudier et de comparer les effets des contacts des langues (« CDL ») sur les compétences langagières de bilingues somali-français et shimaore-français dans deux situations différentes : d’une part, sur leur territoire d’origine (Djibouti et Mayotte), d’autre part, en France métropolitaine, et plus particulièrement dans les régions normandes et Centre.

Pour certains auteurs, les facteurs sociolinguistiques sont déterminants pour comprendre la variation et les changements linguistiques (cf. entre autres Labov 1988, Thomason & Kaufman 1988, Thomason 2001). Thomason & Kaufman (1988:35) vont même jusqu’à affirmer que « c’est l’histoire sociolinguistique des locuteurs, et non le système de leurs langues, qui est le facteur déterminant de changement linguistique induit par le contact de langues ». Thomason (2001:70) propose ainsi une échelle des emprunts (« borrowing scale ») afin de prédire les traits linguistiques ayant le plus de chances d'être empruntés par les langues en situation de contact. Cette échelle dépend de l'intensité du contact et intègre des variables sociolinguistiques. Néanmoins, malgré sa prise de position radicale sur le rôle des facteurs sociolinguistiques et bien qu’elle-même admette que la notion d’intensité est relativement vague, Thomason se focalise sur les caractéristiques morphosyntaxiques ou typologiques, et n’abordent finalement que très peu la question de savoir pourquoi et comment l’histoire sociolinguistique des locuteurs est plus à même d’expliquer les conséquences linguistiques des CDL (cf. à ce propos Léglise & Alby 2013, Queen 2005).

De ce point de vue, étudier et comparer les bilingues somali-français et shimaore-français nous semblent d’un intérêt tout particulier pour tester et affiner l’échelle proposée par Thomason et préciser sa notion d’intensité des contacts. Ces populations s’insèrent en effet dans des situations de CDL partageant de nombreuses similitudes sur les plans socio-culturels et linguistiques, que ce soit sur leur territoire d’origine ou en métropole.

Mayotte et Djibouti sont deux anciennes colonies françaises. Ce sont deux territoires pluriculturels et plurilingues, où se côtoient français et arabe, ainsi que des langues « locales », notamment le shimaore et le kibushi à Mayotte, le somali et l’afar à Djibouti. Le français y est langue officielle et langue d’enseignement tout au long des cursus scolaire et universitaire. A Mayotte, il est la langue première d’environ 1 % de la population mais est de plus en plus adopté comme une langue de communication familiale (Laroussi 2009, Laroussi & Liénard 2013) ; à Djibouti, il est la langue première de 1,1 % des habitants (www.ethnologue.com). Quant à l’arabe, il est enseigné dans les madrasas : les populations de Mayotte et de Djibouti sont en effet musulmanes à 95 %. En ce qui concerne les langues « locales », si elles sont les principales langues parlées dans les territoires concernés, elles ne sont pas enseignées, mais sont toutefois diffusées par les médias.

En France métropolitaine, les Mahorais et les Djiboutiens sont très peu représentés. Les études sur les CDL en France portent normalement sur des populations relativement nombreuses (par exemple, les Maghrébins, les Turcs) et/ou sur un territoire unique (la Guyane, la Réunion). Tout l’enjeu de ce projet est ainsi de décrire les effets des CDL sur des populations minoritaires sur le sol français, et plus particulièrement dans trois régions de la métropole, la région Centre et les régions normandes. Pour ce faire, nous comparerons les effets des CDL sur des bilingues français-shimaore et français-somali sur leur territoire d’origine avec ceux dans leur région d’accueil.

Au-delà du contexte général que nous venons de voir, il est indispensable, si nous voulons comprendre les effets des CDL et évaluer l’échelle de Thomason, de décrire très précisément les situations de plurilinguisme et l’histoire sociolinguistique des locuteurs à Mayotte et à Djibouti ainsi que celles des Mahorais et Djiboutiens en métropole. Or, il n’y a quasiment pas de travaux sur cette problématique précise. Concernant Mayotte, l’équipe DySoLa a entrepris depuis une décennie de nombreux travaux sur la situation linguistique mahoraise, notamment dans le cadre de l’ANR INEMA (2012-2015), cependant, aucune étude comparative telle que celle que nous proposons ici n’a été faite. Quant à la situation à Djibouti ainsi que celle des Djiboutiens et des Mahorais en métropole, il n’existe, à notre connaissance, aucune enquête sur ce sujet.

Ce projet a pour ambition de combler ces lacunes en menant une enquête sociolinguistique sur les différents terrains. Il s’agira de répondre à des questions qui nous semblent cruciales pour préciser la notion d’intensité des CDL de Thomason (2001). Quelle est l’ampleur du plurilinguisme dans les situations concernées ? Dans quelle mesure et comment le code-switching est-il pratiqué ? Est-on en présence de situations de diglossie ? Quelle est l’attitude des locuteurs vis-à-vis des différentes langues qu’ils pratiquent en fonction des différentes situations ? Il y a notamment une différence essentielle entre Mayotte et Djibouti qu’il faut prendre en considération ici : Mayotte est un département français tandis que Djibouti est une république indépendante depuis 1977.

En ce qui concerne les compétences langagières abordées dans cette recherche, nous considérerons aussi bien celles en somali et en shimaore que celles en français. Toutefois, nous nous focaliserons sur la prosodie et la morphologie. Notre enquête ne se veut en aucun cas fermée aux autres phénomènes linguistiques ; tous les faits remarquables liés aux CDL touchant le lexique et la syntaxe seront relevés, en particulier, ceux à l’interface entre morphosyntaxe et modes verbaux (indicatif, subjonctif, jussif, optatif, etc.). Néanmoins, ce projet vise à documenter l’impact des CDL sur deux composantes grammaticales largement négligées par les chercheurs dans ce domaine, la morphologie et la prosodie ayant la réputation d’être insensibles à l’influence d’autres langues (cf. Thomason 2001, Heine & Kuteva 2005, Bhatia & Ritchie 2012). Or, les ouvrages de synthèse récents (ibidem) présentent nombre de faits suggérant au contraire que tous les aspects grammaticaux peuvent être touchés par les CDL.

Qui plus est, dans sa thèse sur la syntaxe du shimaore, Johansen (2009) présente des faits qui vont dans ce sens, notamment une simplification des morphèmes de classes nominales qu’elle attribue à l’influence du français. De même, Lampitelli (2012) a observé une simplification des marques de pluriel dans les noms en somali de Djibouti ; de son côté, D. Le Gac, lors d’une enquête sur le terrain en 2012, a pu enregistrer des contours intonatifs atypiques par rapport à ceux du somali standard (Le Gac 2001) et qui pourraient être empruntés au français.

Une étude comparative des situations de CDL auprès des bilingues français-shimaore et français-somali, à la fois sur leur territoire et en métropole semble donc extrêmement prometteuse pour tester et affiner l’échelle des emprunts proposée par Thomason (op. cit.) et par là-même, mieux comprendre les phénomènes des CDL et leurs interactions avec les facteurs sociolinguistiques. Nous espérons que ce projet contribuera à prendre davantage en considération les effets des CDL non seulement sur des aspects linguistiques négligés jusqu’ici, la morphologie et la prosodie, mais aussi sur des populations minoritaires dans nos régions.

Références citées

Bhatia, T. K. & Ritchie W. C. (eds.), 2012, The Handbook of Bilingualism and Multilingualism, John Wiley & Sons.
Heine, B. & Kuteva, T., 2005, Language Contact and Grammatical Change, Cambridge University Press.
Johansen, A., 2009, The Clause Structure of the Shimaore Dialect of Comorian (Bantu), PhD Dissertation, University of Illinois at Urbana-Champaign, Urbana, Illinois.
Labov, W., 2001, Principles of Linguistic Change: Social Factors, Blackwell Publishers.
Lampitelli, N., 2012, La flexion nominale en somali de Djibouti. Constatations empiriques et implications théoriques. Fest SOM, Djibouti.
Laroussi, F. (dir), 2009, Mayotte, une île plurilingue en mutation, Mamoudzou, Éditions du Baoabab.
Laroussi, F. & Liénard F. (dirs), 2013, Language Policy, Education and Multilingualism in Mayotte, Limoges, Lambert-Lucas
Laroussi, F., 2014 « Diversité linguistique et discours identitaire à Mayotte » in Revue Diversité « Les espaces ultramarins. Ici et là-bas », n°178, Paris
Le Gac, D., 2001, Structure prosodique de la focalisation: le cas du français et du somali, thèse de doctorat, Université Paris 7 Denis Diderot, Paris.
Léglise, I. & Alby S., 2013, « Les corpus plurilingues, entre linguistique de corpus et linguistique de contact », Faits de Langues 41, 95–122.
Queen, R., 2005, “Contact-related Language Change and Variability in the Intonation Patterns of Turkish-German Bilinguals in Germany”, in Proceedings of the Annual Meeting of the Berkeley Linguistics Society, vol. 31, n°1, Berkeley.
Queen, R., 1996, Intonation in contact: a study of Turkish-German bilingual intonation patterns. PhD Dissertation, University of Texas at Austin.
Thomason, S., 2001, Language Contact. Edinburgh: Edinburgh University Press.
Thomason, S. & Kaufman, T., 1988, Language contact, creolization, and genetic linguistics. Berkeley: University of California Press